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Grossesse, allaitement, et médicaments : quand on décide pour deux

Rédigé par Marie-Pierre Rousseau, B. Pharm, M. Sc. | 12 févr. 2026 14:05:13

La maternité est une aventure qui vient avec son lot de décisions importantes. Dès qu’un médicament entre enjeu, ces décisions prennent une dimension particulière : elles ont un impact sur deux vies.

De là vient la nécessité, lorsqu’un médicament est envisagé ou prescrit, de faire des choix éclairés en tenant compte du contexte clinique, afin de protéger la santé de la mère et du bébé. Cette vigilance est d’autant plus justifiée que la prévalence des grossesses non planifiées demeure relativement élevée, selon le Canadian Network for Mood and AnxietyTreatments (CANMAT). Il devient donc pertinent de prévenir certaines situations et, lorsque possible, de privilégier des options plus sûres chez les personnes en âge de procréer.

L’ouvrage Briggs, Drugs in Pregnancy and Lactation: A Reference Guide to Fetal and Neonatal Risk, une référence de renommée internationale, offre des recommandations ayant pour but d'aider le professionnel de la santé à évaluer le niveau de risque associé à un médicament spécifique prescrit à dose usuelle pour une condition typique. 

Dans la pratique, l’évaluation de l’innocuité repose toutefois sur une analyse plus large, puisque plusieurs éléments peuvent modifier considérablement le risque, comme la génétique, habitudes de vie ou la polypharmacie. Ainsi, les recommandations peuvent ne pas s'appliquer à l'ensemble de la population et un jugement clinique doit être porté.

Dans ce billet, je vous fais part des éléments clés à garder en tête pour évaluer l’innocuité des médicaments pendant la grossesse et soutenir une prise de décision adaptée à chaque situation.

Éléments à considérer dans l’évaluation de l’innocuité des médicaments pendant la grossesse

Les risques associés au médicament orientent le choix de traitement.

Les études cliniques à répartition aléatoire, à double aveugle, évaluent rarement les risques d’un médicament pendant la grossesse. Les données disponibles proviennent principalement d’études observationnelles. Ces dernières doivent être interprétées avec prudence pour évaluer les risques associés à un médicament pour le fœtus et pour la mère. La relation de cause à effet ne peut être établie dans une étude observationnelle et plusieurs biais résiduels peuvent subsister. La prise de médicaments en vente libre, le tabagisme, les antécédents d’accouchement prématuré sont des exemples de biais résiduels possibles. Lorsque le groupe exposé au médicament et le groupe témoin présentent des caractéristiques différentes, cela pourrait corrompre les résultats d’une étude.

Par ailleurs, le risque relatif (RR), défini comme la probabilité qu’un groupe soit atteint d’une maladie comparativement à un autre groupe, dépend du risque de base de cette maladie. Par exemple, le taux de prévalence d’anomalies cardiaques congénitales au Canada est d’environ 20 pour 10 000 naissances (source : InfoBase), alors que la prévalence des avortements spontanés (avant 20 semaines de grossesse) est d’environ 15 à 25 % (source : Agence de la santé publique du Canada). Dans la population générale, moins de 5 % des malformations congénitales majeures sont liées à une cause médicamenteuse selon le Centre de Référence sur les Agents Tératogènes (CRAT). L’absence de risque n’existe pas, même sans la prise de médicaments.

La chronologie est un des éléments les plus importants à prendre en compte dans l’appréciation d’un risque éventuel. Au moment où une personne obtient un résultat de test de grossesse positif (figure I), le fœtus pourrait avoir été exposé à un traitement médicamenteux depuis plusieurs jours, ou même plusieurs semaines déjà. Le même médicament pourrait ne pas avoir les mêmes effets sur l’enfant à naître, selon le moment où il est consommé.

Par exemple, la prise d’un anti-inflammatoire à la 3e semaine de la grossesse (figure I) peut avoir un effet « tout ou rien », soit la grossesse se poursuit normalement, soit elle s’interrompt. Sans que la personne sache qu’elle est enceinte, elle peut exposer l’embryon au médicament. Pendant le 3e trimestre (figure I), l’enjeu principal n’est plus le risque d’avortement spontané ni de malformation congénitale, mais la prise d’anti-inflammatoire peut avoir des effets néfastes sur la circulation fœtale ou le liquide amniotique.

Figure I − Développement embryonnaire  (image adaptée par Vigilance Santé)

La réponse clinique actuelle et antérieure aux interventions pharmacologiques et non pharmacologiques influence le choix du traitement.

Une absence de réponse à un médicament ou à un traitement non pharmacologique dans le passé pourrait mener à déconseiller certaines options jugées sécuritaires. De même, une réponse clinique significative chez une personne dont la maladie est résistante ou persistante pourrait justifier l’usage de certains médicaments malgré certains risques.

Les comorbidités de la personne

La présence de comorbidités ou d’antécédents peut modifier le risque de présenter certaines complications pendant la grossesse. Par exemple, une personne ayant un trouble de la coagulation voit augmenter son risque d’hémorragie à l’accouchement (source : Bleeding disorders and postpartum hemorrhage by mode of delivery: a retrospective cohort study).

Selon le guide du CANMAT, les risques associés à la polypharmacie sont considérés comme étant légèrement plus élevés que les risques associés à une monothérapie. Ce guide encourage les professionnels de la santé à considérer une dose plus élevée d’un médicament en monothérapie (ou favoriser les interventions non pharmacologiques si possible) avant de prescrire une combinaison de médicaments pour traiter des conditions reliées à des troubles de l’humeur, de l’anxiété ou des conditions associées, en période périnatale.

Rappel : Il est essentiel de valider l’indication de chaque médicament prescrit pendant la grossesse et de réévaluer la pertinence de son usage jusqu’à l’accouchement.

Les effets indésirables et les interactions médicamenteuses

Chaque médicament possède son profil d’effets indésirables et ce dernier peut orienter le choix du traitement pendant la grossesse. De la même façon, les interactions médicamenteuses potentielles doivent être évaluées.

Le passage du médicament dans le lait maternel

Au moment de choisir un médicament au cours d’une grossesse, il est important de prendre en considération le passage du médicament dans le lait maternel, même si la personne ne souhaite pas allaiter. Celle-ci pourrait changer d’idée au moment venu.

Évaluation du risque de ne pas traiter une maladie ou un symptôme

Les risques associés à la prise de médicaments sont généralement répertoriés dans les livres de référence. Toutefois, il existe des risques à ne pas traiter une maladie ou un symptôme. Par exemple, la présence de fièvre non traitée pendant la grossesse pourrait mener à des complications et des conséquences pour le nouveau-né (source : Naître et grandir). 

L’arrêt brutal d’un traitement chronique ou la réduction du dosage dans l’idée de minimiser les risques pour l’enfant à naître pourrait être une erreur. Cela risque de conduire à une décompensation de la pathologie avec des conséquences parfois majeures pour la mère, pour son enfant, ou pour les deux. L’innocuité et l’efficacité de toutes les options de traitement, pharmacologiques ou non, devraient être évaluées et comparées.

RxVigilance : une actualisation majeure du contenu sur la grossesse et l’allaitement

La priorité de Vigilance Santé est de mettre à la disposition de toutes les équipes de soins une information clinique fiable, contextualisée et à jour, tout en simplifiant l’accès à des repères essentiels au moment de leurs interventions.

C’est dans cette optique que notre équipe a procédé en 2025 à une actualisation majeure du contenu Grossesse et allaitement de son logiciel RxVigilance, rendue possible notamment grâce à une entente avec la maison d’édition du Brigg's Drugs in Pregnancy and Lactation: A Reference Guide to Fetal and Neonatal Risk.

En plus de renforcer la valeur clinique de RxVigilance, cette mise à jour vise à soutenir l’ensemble des professionnels de la santé lors de leurs interventions auprès d’une clientèle dont les besoins sont à la fois uniques et complexes.

Le contenu actualisé sera disponible, en anglais et en français, dans la version de février 2026 de RxVigilance. Nous vous invitons à aller le parcourir sans attendre, et surtout, à l’utiliser pour soutenir votre pratique.

Téléchargez la courte vidéo à la fin de l'article pour en avoir un aperçu!

Grossesse et allaitement : la décision partagée au cœur de la solution

Il est essentiel de discuter avec la personne des risques et des bénéfices associés à chaque option de traitement et, si possible, d’intégrer les proches dans cette discussion (source : INESSS).

Aucune décision ne doit être précipitée. Les données scientifiques présentées dans les monographies peuvent aider à soutenir la prise de décision, toutefois tous les éléments doivent être pris en considération.

Parce qu’en périnatalité, décider avec nuance et en équipe, c’est aussi prendre soin de deux vies à la fois.

Nous espérons que ces pistes de réflexion viendront enrichir votre pratique au quotidien!